Au niveau –2, on n’enterrait pas les morts. La terre ne le permettait pas. Les corps étaient rendus au sol sous forme de poussière compacte, scellée dans des pierres grises sans nom. Seuls les anciens savaient encore qui reposait où.
Sa mère était là.
Ou plutôt, ce qu’il en restait.
Il resta immobile un long moment. Pas de prière. Pas de larmes. À son âge, la tristesse ne déborde plus. Elle pèse. Elle se porte droit.
Quand il se retourna, il remarqua le silence.
Les jeunes avaient cessé de parler. Certains baissèrent les yeux. D’autres reculèrent légèrement. Par respect.
Ce respect le surprit.
Un garçon s’avança, hésitant.
— Basil… voulez-vous dire quelque chose ?
Basil cligna des yeux.
— Pourquoi moi ?
Le garçon répondit sans détour :
— C’était votre mère.
— Et vous êtes le dernier ancien.
Ces mots frappèrent plus fort que prévu.
Le dernier.
Basil regarda autour de lui. Des visages jeunes. Trop jeunes pour avoir connu autre chose que la Perdition. Trop jeunes pour se souvenir que le monde n’avait pas toujours été figé ainsi.
Il n’avait jamais été un modèle.
Jamais monté.
Jamais cherché à comprendre plus que les autres.
Et pourtant, on lui laissait la place.
Il inspira et hocha la tête.
L’estrade était basse, faite de plaques de métal récupérées. Basil monta lentement. Ses genoux protestèrent. Ses mains tremblaient. Quelqu’un voulut l’aider. Il refusa d’un geste.
Arrivé en haut, il se retourna vers la foule.
Le silence s’installa naturellement.
— Je ne suis pas un homme important, dit-il.
Quelques regards surpris s’échangèrent.
— Je n’ai jamais quitté le niveau –2. Je n’ai jamais cherché la Lucidité. Je n’ai jamais prétendu comprendre ce monde mieux que vous.
Il marqua une pause.
— Si je suis resté ici toute ma vie… ce n’est pas par courage. C’est par peur.
Personne ne détourna le regard.
— J’ai suivi ma famille. Parce que j’avais peur de les perdre. Peur de changer quand eux restaient les mêmes. J’ai cru que rester ensemble valait plus que comprendre.
Il posa la main sur le métal froid.
— Aujourd’hui, ils sont tous partis. Et moi, je suis encore là.
Un souffle parcourut l’assemblée.
— On vous a appris que la Perdition est une punition. Je n’y ai jamais cru. Une punition, c’est quelque chose qu’on subit. Ici… on reste.
Il leva légèrement la tête.
— Personne ne vous empêche de monter. Ce ne sont pas les murs. Ni les niveaux. C’est ce que vous refusez de regarder.
Certains serrèrent les poings. D’autres semblaient troublés.
— Le niveau –2 n’est pas le pire endroit. Le pire, ce sont les profondeurs où l’on sait qu’on peut changer… et où l’on choisit de ne pas le faire.
Basil baissa les yeux un instant.
— Si je parle aujourd’hui, ce n’est pas parce que j’ai été un exemple. C’est parce que j’ai été une erreur longtemps entretenue.
Il releva la tête.
— Et même moi… j’aurais pu changer.
Le silence qui suivit n’était plus un silence de respect.
C’était un silence de réflexion.
Basil descendit lentement de l’estrade.
Alors un jeune se leva. Plus grand que les autres. Le regard dur.
— Si tu sais tout ça, Ancien… explique-nous, dit-il. Explique ce monde.
Les regards convergèrent vers Basil.
Il hésita. Longtemps.
— Ce monde… n’explique rien, finit-il par dire. Il montre.
Il désigna le sol sous leurs pieds.
— En bas, les niveaux où l’on reste coincé par peur, orgueil ou honte. Pas parce qu’on est mauvais. Parce qu’on se raconte des histoires.
Puis il leva lentement la main vers le plafond invisible.
— En haut, les niveaux où l’on accepte de regarder ce qu’on fait vraiment. Où l’on doute. Où l’on recommence. Ce n’est pas mieux. C’est plus honnête.
Un murmure parcourut la foule.
— Ce n’est pas une récompense. Ce n’est pas une punition. Ce monde ne juge pas. Il révèle.
Le jeune resta debout, silencieux.
— Alors… on peut changer ? demanda quelqu’un.
Basil esquissa un sourire fatigué.
— Oui.
— Mais pas sans se faire mal.
— Et pas sans risquer de redescendre.
Le vent du sous-sol parcourut l’assemblée.
Pour la première fois depuis longtemps, le monde autour de Basil ne semblait plus immobile.
Il semblait attendre.
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